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Des structures éducatives à la question du lien : et si #metoo posait les bonnes questions?

Il faut attendre le 19e siècle pour entrevoir les premières tendances intellectuelles qui tentent de comprendre et de conceptualiser les phénomènes sociaux. Emile Durkheim père fondateur de la sociologie moderne les nommera « faits sociaux ». La question du rôle de la femme en fait partie et prendra une place majeure. En effet, au-delà du courant sociologique c’est l’ensemble de l’intelligentsia européenne qui va s’interroger sur la condition féminine. Artistes, intellectuel-le-s, scientifiques, pseudos érudits, autodidactes, tous vont s’emparer du « sujet féminin ». Certains le fustigeront, d’autres l’analyseront pour le comprendre ou le défendront comme ce fut le cas avec Balzac qui n’hésitait pas à qualifier le mariage de prostitution légale. A l’heure des mouvements #metoo ou #Balancetonporc la question de la condition féminine resurgit – légitimement. Alors que l’égalité civile entre l’homme et la femme n’est plus contestée, l’égalité « socio-symbolique » est loin d’être réalisée puisque ces mouvements sont un cri de colère face aux dérives patriarcales de nos sociétés. Harcèlements, agressions sexuelles, inégalités salariales, discrimination professionnelle, pression physique des industries vestimentaires, l’oppression à l’égard des femmes est une composante inhérente de nos sociétés modernes. L’avantage des mouvements comme #metoo ou #balancetonporc c’est leur capacité à rappeler aux hommes, l’imperméabilité de ces structures : elles sont encore bien présentes et le seront tant qu’aucune mesure forte ne sera prise du côté du politique. Néanmoins la visée exclusivement dénonciatrice n’est pas suffisante. En effet, en se contentant d’une portée dénonciatrice ces mouvements se limitent à une fonction d’éclairage sur les dérives du système d’oppression et non sur ses mécanismes. Par conséquent, l’espoir de voir advenir un profond changement des structures est difficilement envisageable. Pour gagner en force de frappe, un mouvement de contestation doit aussi être un mouvement de compréhension solidement ancré dans une dynamique intellectuelle. Autrement dit, il est nécessaire que le mouvement #metoo se réinvente notamment en s’appropriant intellectuellement les structures patriarcales. Ce n’est qu’en comprenant un système qu’on peut envisager d’y apporter des modifications. C’est pourquoi j’invite le lecteur à revisiter quelques écrivains du 19e siècle. Malgré les deux siècles qui nous séparent, ces derniers nous offrent une clé de compréhension intéressante des mécanismes structurels d’oppression de notre société patriarcale.

Et si le 19e siècle était un siècle féministe ? En tout cas, la question de la condition féminine y est largement abordée notamment dans le domaine de la littérature. Balzac, dans La femme de trente ans, Flaubert avec sa Madame Bovary, Maupassant dans Une Vie ou encore Zola dans Le Rêve ( et j’en passe ) explorent chacun à leur manière le chemin tortueux qu’est la vie d’une femme durant le Long siècle. La sélection de ces quatre œuvres n’est pas anodine: elles dénoncent communément les structures patriarcales de la société du 19e. En effet, chacune d’entre elles met en scène un « sujet féminin » bercé par des rêves de jeunesse, mais qui d’un coup est frappé par la cruelle réalité sociale du siècle ; cette tombe des illusions, ce terreau des désillusions. Dans ces œuvres, la dénonciation des structures patriarcales est confinée dans un désir de compréhension du processus qui amène ces jeunes filles à passer du rêve à la désillusion. C’est une sorte de subversion conservatrice c’est-à-dire une volonté d’expliquer les mécanismes de fonctionnement d’une structure afin d’éveiller l’indignation chez l’individu. Point d’appel direct à l’insurrection, mais simplement un désir de comprendre pourquoi. Alors comment ces écrivains expliquent le passage du rêve à la désillusion ? Tous mettent l’accent sur le développement identitaire de la femme. En effet, selon eux le principal vecteur de ce « basculement » est l’éducation. Ils montrent comment les structures d’encadrement éducatif impact le développement identitaire de leur « sujet féminin ». Qu’il soit question d’Emma dans Madame Bovary, de Jeanne dans Une Vie, de Julie dans La femme de trente ans ou encore d’Angélique dans Le Rêve, toutes construisent leur identité dans un cadre surprotecteur qu’il soit religieux ou parental. L’absence de confrontation au réel au profit d’un monde fondé sur des artefacts – littérature romantique, croyances religieuses – conduit ces jeunes femmes à mystifier leur principale « fonction » sociale durant cette époque c’est-à-dire le rôle d’épouse. Immergées dans un univers chevaleresque où le sublime structure le récit, l’idée d’une princesse heureuse, pure et candide, aimée par un vaillant chevalier venant humblement demander sa main nourrit l’imaginaire collectif des jeunes filles du 19e siècle. Cet univers positionne le « sujet féminin » dans un au-delà c’est-à-dire l’amène dans des représentations en dehors du réel et du vivable. Les auteurs montrent particulièrement bien les dégâts que provoque ce genre d’éducation. Toutes ces femmes seront détruites intérieurement par la violence des structures qui fondent le système matrimonial de l’époque notamment le rapport sexuel. Comment pouvaient-elles imaginer que dans ce domaine l’homme était roi, la femme esclave. Auraient-elles dû lire Les Liaisons dangereuses, ce livre dans lequel tout était écrit quant au rôle qui leur était assigné : « l’homme jouit du bonheur qu’il ressent, et la femme de celui qu’elle procure. […] Le plaisir de l’un est de satisfaire des désirs, celui de l’autre est surtout de les faire naître »1. Impossible. La violence à l’égard de leur sexualité et l’oppression de leur désir étaient si puissants que découvrir la réalité avant même de l’avoir vécue préludait un cataclysme psychique. Alors point de Charles Laclos sur la table de chevet, mais plutôt du Lamartine ou Jacques de Voragine. La conséquence de ce voile éducatif c’est quelles se retrouvent perdues, anéanties, brisées face à la violence du fonctionnement du régime matrimonial. Le génie de ces auteurs est donc de nous révéler le décalage entre les structures matrimoniales de l’époque et les structures encadrant le développent identitaire du « sujet féminin ». Autrement dit, l’éducation qu’on livrait à ces jeunes filles avait pour ambition de les amener à penser le mariage comme un objet de libération, une force émancipatrice dans laquelle le mari détenait la clé alors que cet acte civique symbolisait leur entrée dans un système construit sur la servitude et l’oppression masculine.

Quel rapport avec #metoo ou #balancetonporc ? Les auteurs du 19e siècle nous fournissent une piste réflexive ( parmi tant d’autres ) au sujet des structures notamment éducatives de notre société actuelle. En effet, ces derniers soulèvent la problématique de l’éducation sociale différenciée. Alors que le « sujet masculin » est encadré par des structures éducatives d’émancipation, le « sujet féminin » est encadré par des structures protectrices. Autrement dit, l’extérieur ou l’en dehors de la sphère familiale sont considérés comme une potentielle menace à l’intégrité du corps féminin alors qu’ils s’affirment comme un champ d’expérimentation pour le corps masculin. L’en dehors devient un lieu d’affirmation « du soi », un lieu de « toute-puissance » pour le sujet masculin. Cette éducation le conduit vers la croyance que tout lui est permis étant libre et responsable de ses actes. Inversement, l’adversité ou la menace du dehors conduit le « sujet féminin » à se soumettre à des contraintes et des codes au nom d’une soi-disant volonté protectrice limitant ainsi sa puissance d’affirmation. C’est contre cette asymétrie structurelle qu’il faut s’ériger. En effet, la structure émancipatrice de l’en dehors du « sujet masculin » doit être impérativement accompagnée de contraintes et de règles afin d’empêcher l’émergence d’un sentiment de toute- puissance. Au contraire, il s’agit de libérer le « sujet féminin » d’une logique éducative exclusivement protectrice, car le désir protecteur de l’autorité parentale ou des structures sociétales contraignent toutes aspirations qui s’apparentent à un besoin d’affirmation ou d’émancipation. Les industries de la mode témoignent de cette logique. La liberté de corps du « sujet féminin » est attaquée par les processus de contrôle ou de régulation induit par ce type d’industrie. En essayant de confiner cette liberté de corps dans un régime de codes et d’usages, la puissance d’agir du « sujet féminin » est considérablement affaiblie. Pour ne pas devenir uniquement des mouvements de délation, il est donc primordial que les mouvements #metoo ou #balancetonporc se dotent d’une portée révolutionnaire c’est-à-dire s’attaquent à ces schèmes genrés. En dégommant l’éducation sociale différenciée, ces mouvements obligeraient les hommes et les femmes à penser différemment le lien qui les unit. Car il faut admettre qu’à l’heure actuelle il y a bel et bien un problème de lien.

Lorsqu’on entend presque tous les deux jours dans les médias une plainte pour viole ou harcèlement sexuel ( alors que ce n’est que la pointe de l’iceberg ), on commence à s’interroger sur les interactions humaines actuelles ; on se questionne sur le rapport que l’individu ( homme ou femme ) du 21e siècle entretient à l’autre ou plus précisément au corps de l’autre. Comment est-il possible que dans nos sociétés actuelles il y ait autant d’abus, de dérives à l’égard de l’intégrité physique et mentale de l’autre ? Une des explications plausibles se situe peut-être dans la misère actuelle du lien. Cette misère ne surgit pas de nulle part, elle est étroitement liée à l’idéologie qui accompagne notre existence depuis presque 40 ans : le néolibéralisme. A force d’être omniprésent, ses mécanismes sont allés au-delà de la sphère économique pour finalement infiltrer tous les tissus de la vie humaine. En effet, la marchandisation, la liquéfaction du désir ( volonté de s’engager ou de se désengager à tout moment ), le consumérisme ou encore l’absence de règles ( dérégulation ) ne sont plus cantonnés à l’économie, ils structurent l’entièreté de notre puissance d’agir. Autrement dit, ils formatent notre façon de penser, orientent notre comportement, conditionnent notre psyché. En fait, ce phénomène général d’agressions sexuelles est l’expression la plus tragique de la néo-libéralisation du lien. Lorsque le rapport à l’autre s’inscrit dans un tel régime, le corps étranger devient un objet de plaisir, un produit marchand, un espace sans règle à partir duquel il est possible de s’engager ou de se désengager à tout moment. Dès lors, l’altérité de l’autre n’est plus un sanctuaire, une finalité, mais devient un moyen d’assouvir son désir individuel ; un lieu où tout est permis…

L’épidémie d’agressions sexuelles qui touche nos sociétés est une des conséquences de l’ordre idéologique actuel : la misère du lien. Tant que notre rapport à l’autre sera étouffé par les dynamiques marchandes, consuméristes ou dérégulatrices, il sera difficile de conclure cette tragédie. C’est pourquoi il est impératif de repenser la question de l’altérité afin de l’insérer dans une logique de l’infiniment humain plutôt que néolibérale. Autrement dit, considérer l’autre comme une finalité, comme un infini qui résiste à notre désirs d’accaparement de son être. L’unique droit que nous avons sur lui, étant notre capacité à l’enrichir de notre altérité. C’est peur-être Emmanuel Levinas qui nous fournit la meilleure piste dans son œuvre intitulée Totalité et infini : « l’autre métaphysique est autre d’une altérité qui n’est pas formelle, d’une altérité qui n’est pas un simple envers de l’identité, ni d’une altérité faite de résistance au Même, mais d’une altérité antérieure à toute initiative, à tout impérialisme du Même […] L’absolument autre, c’est Autrui. Il ne fait pas nombre avec moi.[…] Ni la possession, ni l’unité du nombre, ni l’unité du concept, ne me rattachent à autrui. Absence de patrie commune qui fait de l’Autre- l’Etranger ; l’Etranger qui trouble chez soi. Mais l’Etranger veut dire aussi le libre. Sur lui je ne peux pouvoir»2. Ainsi, les mouvements #metoo ou #balancetonporc sont une magnifique opportunité de repenser le lien, notre rapport à l’autre ou plus largement la question de l’altérité. Ils ne doivent pas se contenter de dénoncer ( même si c’est déjà une belle avancée ), mais ils doivent interroger la société sur les infrastructures et les superstructures qui ont produit un cadre propice à la propagation de telles dérives. Dérives qui sont finalement un des symptômes de la nécrose généralisée du corps social produite par cet atmosphère pourrie qu’est le néolibéralisme. Par conséquent, si ces mouvements veulent véritablement impacter l’organisation des rapports humains, ils doivent se doter impérativement d’une portée révolutionnaire qui s’inscrit dans cette nécessité absolue de changer de paradigme.

Jeantet Quentin

1Charles Laclos, Les Liaisons dangereuses, Le livre de Poche, p. 412

2Emmanuel Levinas, Totalité et infini, le livre de poche, 1971, p. 28.

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